Comment l’Europe et le reste du monde vont faire face au protectionnisme exacerbé de Trump ?

par Julien Chevalier
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L’élection de Donald Trump est bien plus qu’un simple événement politique. Elle traduit le rejet des promesses non tenues de la mondialisation et symbolise le retour d’une idée ancienne : celle d’un monde enraciné, où chaque pays contrôle ses frontières, ses richesses, son destin. En désignant Trump, la majorité des citoyens américains a exprimé la nostalgie d’un temps où la nation était synonyme de puissance et de sécurité. Mais ce retour à un protectionnisme exacerbé ne se limite pas aux frontières des États-Unis. Dans ce monde où le “chacun pour soi” devient la norme, les alliances se redessinent et l’histoire s’accélère.

Le protectionnisme au cœur des Trumponomics

Trump a bâti sa campagne sur un programme économique radical, centré sur trois piliers : des baisses d’impôts massives, une déréglementation généralisée et des droits de douane importants. Parmi les mesures les plus marquantes : une taxation de 10-20 % sur toutes les importations, portée à 60-100 % pour les produits chinois. Dans un geste rhétorique qui a frappé les esprits, le président américain a même qualifié les droits de douane de « plus beau mot du dictionnaire ». Cette vision révèle une stratégie claire : celle de transformer les relations commerciales en outil de domination.

Ce patriotisme économique trouve d’ailleurs un écho dans l’histoire. En s’inspirant de la politique de William McKinley, président des États-Unis à la fin du XIXᵉ siècle, Trump ravive l’identité américaine et promet une période où le protectionnisme est une réponse efficace à bien des maux. Mais les promesses peuvent parfois être synonymes de désillusion. Les politiques fiscales et tarifaires présentent un coût faramineux. Selon le Congressional Budget Office (CBO),elles pourraient coûter jusqu’à 4600 milliards de dollars supplémentaires au cours des dix prochaines années, et accroître la dette du pays de plus de 7750 milliards de dollars. Ces chiffres vertigineux soulèvent une question essentielle : jusqu’où l’économie américaine peut-elle supporter un tel fardeau ? Une telle aggravation de la dette, déjà à plus de 120% du PIB, risque de conduire à un bras de fer tant avec la Réserve fédérale américaine qu’avec le Congrès concernant le relèvement du plafond de la dette.

L’impact mondial de la politique économique américaine

Au-delà des frontières américaines, les enjeux des Trumponomics prennent une dimension plus préoccupante. En imposant des droits de douane massifs sur les exportations chinoises, Trump prend le risque de relancer une guerre commerciale avec la seconde puissance mondiale. Or la Chine a tiré les leçons de 2017. Avec une croissance anticipée de 5 %, soutenue par des mesures de relance et une réforme de son marché immobilier, elle dispose d’atouts pour résister. Le gouvernement Xi Jinping compte faire pression de diverses manières, notamment par une dévaluation du yuan pour affaiblir l’industrie américaine.

Cette guerre commerciale pourrait également intensifier la fragmentation des chaînes d’approvisionnement mondiales. Les impacts risquent d’être lourds pour des économies en développement, fortement intégrées à ces réseaux. De nombreux pays d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique, qui dépendent des exportations vers les États-Unis ou la Chine, voient leur croissance menacée. Les droits de douane élevés sur les produits chinois, par exemple, affectent indirectement des économies comme le Vietnam, le Cambodge ou le Bangladesh, qui fournissent des matières premières ou des pièces détachées. Selon plusieurs analyses, ces politiques pourraient ralentir la croissance mondiale de manière significative, réduisant d’environ un point le PIB mondial d’ici 2026.

Par ailleurs, cette nouvelle realpolitik risque de renforcer le dollar américain à court-terme. Alimentée par la politique monétaire restrictive de la Réserve fédérale américaine, et les attentes des marchés face au protectionnisme de Trump, le dollar est déjà en hausse depuis l’élection du nouveau président. Cette envolée risque d’exercer une forte pression sur les marchés émergents. Le renforcement du roi dollar fragilise les devises locales, notamment dans la région de l’ASEAN et en Afrique où de nombreux pays sont dépendants. En conséquence, les importations deviennent plus coûteuses et la dette extérieure, souvent libellée en dollars (plus de 60 % de la dette mondiale est libellée en monnaie américaine), s’alourdit.

Cette situation va inciter davantage de pays émergents à chercher des alternatives pour réduire leur dépendance au dollar. On observe déjà un intérêt croissant pour des mécanismes d’échange en devises locales, alors que la Nouvelle banque de développement prévoit d’atteindre 30% de ses projets en monnaies locales d’ici 2026. Par ailleurs, les politiques pro-américaines vont renforcer la fragmentation des relations économiques mondiales. L’élargissement des BRICS et le développement d’institutions financières non-occidentales témoignent de cette dynamique.

Vers une Europe plus fragilisée ?

L’Union européenne, quant à elle, risque de se retrouver dans une position délicate. Les politiques tarifaires américaines peuvent alimenter l’inflation sur le continent, tout en forçant la Banque centrale européenne (BCE) à réduire ses taux d’intérêt pour atténuer les impacts. Cette stratégie pourrait élargir l’écart de compétitivité entre les États-Unis et l’Europe, autant que leurs divisions. En déclarant que l’Union européenne devra « payer un prix élevé » pour son déséquilibre commercial avec les États-Unis, Trump cherche à affirmer une suprématie économique qui ne peut s’exercer qu’au détriment des autres. Or l’Union européenne, bien qu’historiquement résiliente face aux crises, se trouve dans une position de vulnérabilité. Les États-Unis représentent 20 % des exportations totales de l’UE, soit 502 milliards d’euros en 2023. Cet excédent commercial, reflet d’une dépendance asymétrique, expose fortement les pays européens et surtout son moteur historique, l’Allemagne. L’industrie automobile notamment, pilier de son économie et en grande difficulté, sera soumise à de fortes pressions.

Mais au-delà des impacts sectoriels, cette élection révèle les limites de la gouvernance européenne. L’absence d’une structure politique suffisamment solide, capable de rivaliser avec les grandes puissances, handicape l’Union face aux règles actuelles du commerce mondial. Plus largement, c’est l’ensemble des failles du projet européen qui se manifesteront davantage. L’Union européenne, en tant que projet emblématique de la mondialisation, subit de plein fouet les conséquences de ce monde en mutation. L’absence d’harmonisation fiscale et budgétaire au sein des États membres limite la capacité de l’UE à répondre de manière coordonnée, et cette fragmentation va rendre le Vieux-continent moins agile face aux politiques protectionnistes américaines. Elle risque également d’accroître les divisions internes, notamment entre pays du Nord et du Sud, et d’accentuer les forces populistes.

Cette dynamique met donc en lumière un paradoxe plus profond. La quête de souveraineté actuelle, aussi synonyme de repli, s’installe à l’heure où les défis sont globaux – changement climatique, pandémies, régulation des nouvelles technologies. Or dans ce nouveau paysage, l’Europe, comme le reste du monde, ne doit pas choisir entre souveraineté et mondialisation, mais réinventer un modèle capable de réconcilier ces deux aspirations. C’est à cette condition seulement que les tensions actuelles pourront céder la place à un nouvel équilibre mondial, à la fois plus juste et plus durable.

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